CHIMÈRES BIOMÉCANIQUES
Article de La Liberté, du 10 février 2022
Maxime PAPAUX
Les murs de la galerie Noir Tattoo, à Fribourg, sont le théâtre d’un étrange et fascinant cabinet de curiosités graphiques. Muni d’un crayon, d’un pinceau ou d’une machine à tatouer, Gaëtan Meli (alias TAZ) sculpte la chair et figure la beauté monstrueuse de corps simultanément fragmentés et augmentés, morts et vivants. Ces créatures de l’esprit figurent avec réalisme le jamais-vu à partir de formes connues; elles sont le reflet du monde intérieur, fantastique et angoissé de leur géniteur.
«L’univers d’un artiste est une accumulation, couche par couche, strate par strate, d’informations et d’images intériorisées qui ressortent à un moment donné. Etant né dans les années 1970, c’est la culture visuelle des années 1980 qui m’a donné un goût plus prononcé pour les choses bizarres», explique TAZ en se remémorant les dessins animés de son enfance, l’époque des slasher movies (un genre de films d’horreur) ainsi que l’émulation des scènes hard rock et metal de l’époque. Mentionnant son admiration pour les œuvres de Jérôme Bosch, Pieter Brueghel, Franciszek Starowieyski et Zdzisław Beksiński, l’artiste se revendique cependant avant tout de l’art biomécanique de Hans Ruedi Giger. Lancé par le plasticien grison, ce surréalisme noir, à la fois organique et industriel, décompose la mécanique des corps pour modeler des sujets faits de chair et de cauchemars.
A la suite du succès du film Alien (1979), l’esthétique biomécanique trouva rapidement écho dans le milieu du tatouage de sorte à y devenir l’un des styles contemporains les plus populaires des années 1980 et 1990. «Depuis une vingtaine d’années, le biomécanique évolue vers une tendance dite bio-organique, moins industrielle et davantage inspirée de motifs tirés de la nature», remarque TAZ.
«Un cercle vertueux»
Etant passé par CEPV de Vevey avant de rejoindre la Haute Ecole d’Art du Valais, TAZ est entré dans le tatouage en 1999, par le jeu du hasard et de l’amitié, lors de jours de permission pendant son service militaire effectué en France. Après plus de quinze ans de métier à Sion, il a rejoint l’équipe de Noir Tattoo il y a trois ans et travaille conjointement à valoriser sa création graphique au gré d’accrochages; le 15 août prochain, il exposera ainsi à la galerie du Calvaire (Gruyères) en compagnie de son acolyte Themo.
«Il y a six ans, je me suis détaché du dessin réalisé pour le tattoo. J’ai recommencé à dessiner pour moi et à prendre des cours de peinture. Ça a été un cercle vertueux. C’est en me faisant plaisir que mon niveau a beaucoup progressé et que ça a suscité également l’intérêt des gens qui voudraient se faire tatouer», raconte l’artiste.
Les créatures anthropomorphes de TAZ sont empreintes d’une macabre volupté. Les corps nus, souvent recroquevillés ou en position fœtale, se décharnent en leurs extrémités pour mieux laisser apparaître leur ossature et moignons tentaculaires. D’aucuns portent des masques à gaz fusionnant avec leur visage tels des facehuggers. Et tandis que le crayon graphite confère à ces chimères une poésie tout atmosphérique, la peinture à l’huile semble donner vie à leur chair.
«Dans certains de mes tableaux, il y a beaucoup de moi, de mes angoisses. Alors que dans d’autres, il y a tout ce que je vois comme angoisses chez les gens vis-à-vis d’eux-mêmes et de ce qui les entoure, notamment en rapport aux injonctions portant sur notre image et notre corps», dira enfin TAZ.
Jusqu’au 31 mars
Ma-je 13 h 30-19 h; ve Nocturnes jusqu’à 21 h; sa 11 h-16 h. Galerie Noir Tattoo, rue de Morat 21, Fribourg.